les dérisoires disponibilités de la forêt française

En premier lieu, nous devrions considérer que les disponibilités de la forêt au niveau mondial sont dans le rouge. C’est l’équivalent de la forêt française, 15 Millions d’ha, qui disparaissent chaque année, principalement à cause de déboisements en quête de nouvelles surfaces cultivables.

Il faut donc garder à l’idée que se restreindre à une analyse franco-française, c’est tirer parti d’une situation privilégiée, avec une légitimité discutable.

La première approche, c’est les leçons de l’évolution du couvert forestier en France.

Voici la courbe de cette évolution (1) :

 

 

 

 

De cette courbe, il est d’usage de ne retenir que les 200 dernières années, et sa belle progression.

Pourtant, dans son ensemble, le message est clair : depuis 2000 ans, les besoins humains grignotent la forêt. Si la forêt ne suffisait pas au moyen âge, comment peut on envisager qu’elle suffira aujourd’hui, alors que nos besoins ont augmenté d’une façon phénoménale ?

Cette réduction des surfaces en forêt, elle est due au cumul d’une surexploitation et des déboisements pour avoir de nouvelles surfaces cultivables.

L’arrivée des fossiles a inversé la tendance, en soulageant la forêt de la surexploitation. Le charbon a apporté une énergie abondante : les machines à vapeur, verreries, forges, aciéries se sont mises à fonctionner au charbon. L’acier devenant facile et abondant, il a remplacé le bois « matériau » pour de nombreux usages, notamment pour la construction de bateaux, grosse consommatrice.

La révolution agricole, parfois avancée pour justifier ce revirement, n’est en fait arrivée que bien plus tard, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, vers 1950. c’est donc bien l’arrivée des fossiles qui a sauvé la forêt, au 18e siècle, et c’est bien la surexploitation pour l’énergie qui ravageait la forêt. La spectaculaire augmentation des rendements agricoles, qui ont été multipliés par 4, a permis la réduction des surfaces cultivées et a accéléré la reprise de la forêt. Cette embellie cache une hécatombe : cette mécanisation a demandé un remembrement, un regroupement des parcelles qui a supprimé les haies, et les nombreux arbres isolés dans les champs ont disparu aussi pour laisser place aux tracteurs. Nous faisions de l’agroforesterie sans le savoir et nous réalisons aujourd’hui l’intérêt de ces méthodes.

Tempérons aussi le potentiel de la réduction des surfaces agricoles. Elle est bien pondérée par le fait que nous sommes bien plus nombreux et mangeons beaucoup plus de viande, ce qui démultiplie le besoin de surfaces.

L’artificialisation galope aussi de son côté, et la progression des surfaces forestières se serait arrêtée aujourd’hui.

En conclusion, ne retenir que les 200 dernières années de cet historique, c’est lui faire dire l’inverse de ce qu’il nous dit bien fort.

La deuxième approche, ce sont les statistiques actuelles.

Ainsi nous avons déjà rasé la forêt du pays, et maintenant elle a pu regagner un peu de terrain. Évidemment, hors de question de recommencer : aujourd’hui nous avons des statistiques qui veillent au grain.

Encore faudrait-il les lire complètement, de la même façon que l’historique de la forêt française ne s’arrête pas 200 ans en arrière.

Si l’on met en face la disponibilité forestière et les besoins en énergie, voici ce que ça donne :

Selon l’étude ADEME « disponibilités forestières à l’horizon 2035 » (2), la marge de progression de la récolte de bois énergie est de 10 Millions de m³ par an (Mm³/an).

Le besoin en énergie pour le chauffage, pour finir la conversion au bois de notre parc actuel, serait de 130 Mm³/an. (3)

Si l’on devait produire toute notre électricité avec du bois, le besoin serait de 500 Mm³/an.(4)

Pardonnez moi, je n’ai pas jugé utile d’ajouter l’énergie nécessaire à l’industrie, aux transports : la disproportion est déjà flagrante et sans appel : la forêt n’est pas à même de fournir un embryon de solution.

Si je dis que ces études ne sont pas lues entièrement, c’est parce que cette étude ADEME tire une sacrée sonnette d’alarme, tableau 17 page 80 : sur la tendance actuelle « dynamique » de développement du bois énergie, la demande sera de 57 Mm³/an dans une quinzaine d’années, et donc nous brûlerons 80 % de la disponibilité totale (soit 70 Mm³/an) et nous brûlerons presque le double de la part que nous devrions sagement réserver au bois d’énergie.

Et évidemment, si pour le bois d’œuvre aussi on met le besoin potentiel en face de la disponibilité, on prend encore le vertige.

À priori, la situation n’est pas si dramatique. Évaluons quelle quantité de bois serait nécessaire si on devait tout construire en bois. Pour cela on peut prendre pour indication le volume de béton qui est consommé en France : 55 Mm3/an (5) . On peut, en première approximation, considérer qu’il est possible de construire en remplaçant 1 m3 de béton par 1 m3 de bois. C’est à peu près ce qui se fait avec le CLT (Cross Laminated Timber) qui permet de
construire des immeubles jusqu’à 10 étages, tout en bois. Il faudrait donc 55 Mm3/an de bois d’œuvre, avec 70 Mm3/an de bois disponible cela semble réalisable. Sauf que, aujourd’hui, pour 1 m3 de bois d’œuvre « traditionnel » utilisable, il a fallu récolter 3 m3 de bois. Le reste, c’est du sous-produit, ce qui fait le lit de la filière bois énergie. Ces sous produits pourtant, on sait très bien les valoriser en matériaux de construction, la laine de bois en est un bel exemple. 

La gabegie ne s’arrête pas là. Du bois, il y en a des centaines d’usages. Le papier, les caisses et palettes, les emballages jetables, les matériaux « biosourcés » comme colles et sacs plastiques, ce qui est dérivé du pétrole aujourd’hui et qui devra être dérivé de la forêt demain. Tout cela consomme du bois, et en consommera de plus en plus.

Le bois d’œuvre n’est donc qu’une toute petite partie de ce qui est récolté de la forêt. Et ce bois d’œuvre, au sens « statistiques » du terme, est loin d’être utilisé uniquement pour de la construction, au sens « durable » du terme. Il y a les terrasses, les clôtures, à la durée de vie bien plus courte, et aussi les meubles, maintenant obsolètes au bout de 10 ans.

Pour prendre la mesure du gaspillage que l’on fait de la forêt, sachant que la construction en est la plus noble valorisation puisque le bois matériau peut conserver son carbone pendant des siècles si on le préserve de l’humidité, je vous propose un chiffre.  La construction bois aujourd’hui, c’est 3 % du chiffre d’affaires annuel du marché de la construction. Donc pour tout construire en bois, il faudrait 33 fois plus de bois (100/3=33) soit 32 récoltes supplémentaires, si on n’augmente pas la part du bois de construction dans les usages du bois. Ces 3 % du marché, on les assure avec une récolte de 50 Mm³. Pour faire 100 % du marché, ce qui devrait être pas loin de la réalité si on arrête les fossiles, il faudrait récolter 1600 Mm³ supplémentaires par an (32×50= 1600). 1600, sachant qu’il y en a 20 de disponibles… et qu’on ne prend pas le chemin d’augmenter la part du bois de construction, puisque le bois énergie a les faveurs des subventions.

En d’autres termes :

– aujourd’hui on subventionne une déforestation programmée,

– aujourd’hui on se chauffe en brûlant nos maisons de demain.

Revenons à notre étude ADEME.

Pourquoi a-t-on si peu alors qu’il est souvent dit que la forêt française est exploitée à 50 % ?

La production biologique totale de la forêt française, c’est 100 Mm³/an et en effet, on en récolterait 50 Mm³/an, soit 50 %.

Sauf que ce n’est pas si simple. Là dedans, 15 Mm³/an sont faits de petits bois : ils sont très riches en nutriments, les exporter serait appauvrir le sol. En sylviculture durable, ils ne sont pas récoltés et ils sont laissés au sol. D’ailleurs, pour cette même raison de richesse en nutriments, ils seraient aussi très polluants à brûler. Nutriment brûlé, pas bon à respirer.

Restent 85 Mm³/an, dits de « bois fort tige ». Environ 15 Mm³/an de ce bois fort tige ne sont pas accessibles, pour la simple raison qu’ils seraient trop chers à récolter, parce que le sol est trop pentu, qu’il n’y a pas de chemin d’accès… Il y a aussi des réserves intégrales où on ne récolte rien.

Restent alors disponibles 70 Mm³/an, dits « disponibilité technico-économique ».

De cette disponibilité, il faut déduire ce que l’on récolte déjà, soit 50 Mm³/an. (tableau 9 page 58 de l’étude) Et si l’on rapporte ces 50 Mm³/an à la disponibilité effective de 70 Mm³/an, on se rend compte que la forêt est en fait exploitée à plus de 70 %, et non à 50 % !

Restent donc comme marge de progression 20 Mm³/an, ce qui est la conclusion majeure de l’étude.

Ces 20 Mm³/an ne sont pas tous dédiés au bois d’énergie, et se repartissent entre 10 Mm³/an pour le bois d’oeuvre, et 10 Mm³/an pour le bois d’énergie. (tableau 10 page 60)

Et voici pourquoi le « trésor vert » est en réalité si peu abondant. D’autant que cette marge de progression ridicule a de bonnes chances d’être déjà bien entamée : rien que pour cette absurdité d’électricité biomasse (je justifie l’usage de ce terme pour le moins cavalier en note (6)), le cumul des centrales électriques à biomasse françaises consomme à ce jour 6 Mm³/an (7) et là dedans la centrale de Gardanne pèse à elle seule 1 Mm³/an.

Ainsi, concrètement et en toute sagesse, les enseignements des statistiques devraient être :

– l’heure serait à mettre des quotas sur l’exploitation de la forêt plutôt qu’à inciter à développer l’exploitation ;

– de même il devrait y avoir des restrictions à l’usage du bois énergie : par exemple on ne devrait pas chauffer au bois une habitation qui n’a pas une isolation exemplaire, tout comme la fabrication d’électricité à partir du bois devrait être proscrite.

– Et surtout : nous n’avons pas d’alternative la réduction de nos besoins, arrêtons de tourner autour du pot avec des combustibles miracle !

Notes :

(1) http://www.onf.fr/gestion_durable/sommaire/ressources/materiau_bois/depuis_toujours/20071009-073952-73387/@@index.html

(2) http://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/disponibilites-forestieres-pour-energie-materiaux-horizon-2035-rapport.pdf

(3) calcul du besoin pour convertir tous nos chauffages au bois :

http://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/energie-climat/r/consommations-secteur-residentiel-tertiaire.html?tx_ttnews%5Btt_news%5D=21063&cHash=9f0e986e0a2dd7b05e0cfb6e782ac795

puis « les consommations finales d’énergie du secteur résidentiel et tertiaire par usage en 2009 » : le chauffage représente 39,2 millions de TEP.

pour connaître l’énergie du bois, il faut connaître la densité : 0,55 pour du bois sec à 0%(https://fr.wikipedia.org/wiki/Masse_volumique#Bois

1 m³ de bois c’est donc 550 Kg de bois sec.

Ce bois sec a un pouvoir calorifique de 5 kWh/kg.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bois_%C3%A9nergie#Pouvoir_calorifique

et chaque m³, pesant 550 Kg, contient donc une énergie de : 550 * 5 = 2750 kWh, ou encore 2,75 MWh (mégawattheures)

avec 1 TEP = 11,630 MWh, chaque m³ de bois contient 2,75/11,63 = 0,24 TEP.

39,2 millions de TEP par an / 0,24 TEP par m³ de bois = 163 Mm³ de bois par an.

Nous utilisions, en 2012, 33 Mm³ de bois par an pour le chauffage (http://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/90037_rapport-etude-chauffage-domestique-bois.pdf page 39 )

donc 130 Mm³/an « suffiraient » pour finir la conversion. (163 Mm³- 33 Mm³)

 

 

(4) calcul du besoin pour produire toute notre électricité avec du bois :

la consommation d’électricité en France en 2015 c’est 480 TWh, selon RTE. http://www.rte-france.com/sites/default/files/presentation_des_seef_2015.pdf

le rendement des centrales thermiques est d’environ 33 % : http://www.negawatt.org/telechargement/PointeElec/nW%20Pointe%20elec%20Presentation%20011209.pdf

ce qui veut dire qu’il faut 1/0,33 = 3 fois plus d’énergie primaire pour avoir ces 480 TWh (térawattheures) soit 480 * 3 = 1440 TWh. Ou encore 1440 Millions de MWh.

l’énergie du bois, c’est 2,75 MWh/m³, comme vu plus haut, en note (3).

Et donc il faudrait 1440 Millions de MWh/ 2,750 MWh par m³ = 523 Millions de m³ de bois pour notre production annuelle d’électricité.

Et c’est une hypothèse basse : le bois étant un combustible moins performant que les fossiles, le rendement d’une centrale à biomasse est inférieur. De plus il faudrait rajouter environ 15 % d’énergie pour le séchage du bois.

(5) selon les statistiques de l’industrie cimentière (http://www.infociments.fr/publications/industrie-cimentiere/statistiques/st-g08-2015) la consommation annuelle de ciment est de 300 kg par français en 2015. Le béton étant couramment dosé à 350 Kg de ciment par m³, chacun de nous consomme donc l’équivalent de 1/350 * 300 = 0,85 m³ de béton par an. Soit, pour 65 millions de français, 0,85 * 65 = 55 millions de m³ de béton/an.

(6) déjà sur cet article on voit que la demande de bois énergie pour de l’électricité biomasse est carrément disproportionnée avec l’offre. C’est en grande partie parce que le rendement de l’électricité thermique est déplorable, et démultiplie le besoin en énergie primaire. Il faut savoir que, contrairement aux idées reçues, les panneaux solaires et éoliennes ont un bilan énergétique incomparablement meilleur, j’ai dédié un article à ce sujet ici.

(7) les centrales à bois énergie actuelles en France :

http://www.energies-renouvelables.org/observ-er/html/energie_renouvelable_france/Observ-ER-Barometre-Electrique-2015-Chap-05-Biomasse-solide.pdf

Page 2 : la puissance installée est de 581 MW

page 4 : 10 MW de puissance nécessitent 120 000 T de bois par an.

Pour 581 MW, if faut donc 58,1 x 120 000 = 6,97 millions de tonnes, 7 millions donc.

Pour du bois humide, à la récolte, je prends une densité de 1,1 T/m³ en moyenne ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Masse_volumique#Bois )

et le volume de ce tonnage est : 7/1,1= 6,3 millions de m³ par an.